vendredi 7 novembre 2014

TISSU



Il pleut ce matin. Paix en moi-même.
Je contemple ces perles d'eau sur les branches dépouillées.
On ne profite plus de la lumière du ciel, mais bien celle de l'eau.
J'ai envie de vous raconter une petite histoire...

Je ne sais pas négocier.
C'est un fait.
Je ne sais pas discuter un prix pendant des heures, jusqu'à obtenir gain de cause.
Tout d'abord, je n'ai pas appris. En France, on paie le prix affiché et puis voilà.
Enfant, je ne voyageais pas dans le monde.
Ensuite, ça ne m'intéresse pas.
Estimer la valeur des choses est une notion trop subjective pour moi.
Soit j'en ai besoin, soit je n'en ai pas besoin.

Alors quand je me suis retrouvée dans un marché cambodgien il y a quelques années, mon mari a pris les choses en main.
Pour des bibelots, il a discuté avec la vendeuse qui au fur et à mesure des échanges s'assombrissait....
Pendant ce temps, j'observais. Le marché, ses odeurs, son brouhaha, ses gens...
Et à un moment donné, j'ai remarqué une vieille dame, assise par terre. Tellement maigre et petite, tellement repliée sur elle que peu de personnes la voyait. Elle vendait du tissu. Pas de belles couleurs, de belles matières comme sur les étales pour les touristes... Non... Des tissus simples et un peu ternes.
Pourquoi je me suis approchée, je ne sais pas... Mais parfois, on agit spontanément, n'est ce pas. Et heureusement, j'ai envie de dire. Tout n'est pas raisonné, tout n'est pas prévu, calculé.
Je me suis approchée et je lui ai demandé combien. Bien sûr, elle ne parlait que le cambodgien... Un autre vendeur s'est approché et a traduit. Elle a dit un prix, et je crois que le vendeur a discuté avec elle parce qu'il n'était pas d'accord avec son prix. Il m'a dit un prix. Un prix qui devait en valoir dix fois plus à n'en pas douter... Je ne sais peut-être pas négocier, mais je ne suis pas si naïve...
Je suis allée chercher mon mari qui avait notre argent. Au début, il était tout content, parce qu'enfin, quelque chose m'intéressait dans ce marché et il allait pouvoir me faire plaisir... Mais quand il a vu le tissu, la vieille dame et que le vendeur a répété le prix, il a froncé les sourcils. Il venait de faire une très bonne affaire et j'allais lui faire perdre l'argent gagné pour un bout de chiffon que je n'utiliserais même pas et qui ne valait pas le centième du prix !!!
Il avait raison. Bien sûr.
Mais, je lui ai pris le portefeuille, j'ai sorti les billets et je les ai donné à la dame.
Elle a ouvert des yeux tout rond, et elle s'est mise à pleurer, pleurer... Dans sa langue, je crois qu'elle m'a remerciée et dit des mots gentils, le vendeur aussi n'y croyait pas et s'est mis à pleurer et à me remercier, il m'a fait comprendre qu'elle était très pauvre...J'ai eu du mal à partir, parce qu'elle ne me lâchait pas la main. Son regard brillait tellement. Nous nous sommes souries, heureuses.
Mon mari a grommelé et a décrété que décidément je ne savais pas négocier.
C'est vrai. Je ne sais pas négocier.

Ce bout de tissu, je l'ai toujours. Il ne vieillit pas.
Je l'étends l'été sur l'herbe du jardin et mes enfants s'allongent et jouent dessus pendant des heures.
J'aime le toucher, et repenser à cette vieille dame, car dans mon coeur alors, je sens de nouveau ce que j'ai ressenti ce jour là... Un amour profond pour cette femme dont la lumière intérieure m'a attirée comme un aimant.
Il existe des liens qui se nouent à notre insu, dans une étrange et merveilleuse bienveillance.

Je sais que cette histoire a toutes les apparences d'une bonne action, d'un acte de générosité.
Mais ce jour là, je n'ai pas donné, j'ai acheté.
J'ai estimée la valeur de ce tissu et je ne me suis pas trompée. Il est précieux.
Car il me lie pour toujours à elle.
Qui en est ressortie enrichie?

Il pleut ce matin, et je vois le ciel se faire plus petit...
La nature  quand à elle resplendit.
Je pense à elle. Je pense à vous.
Et le vent fait onduler tous ces petits brins d'herbe...


7 commentaires:

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La violence inscrite dans son vécu rend vulnérable et potentiellement violent, c'est vrai, mais cela rend aussi plus réceptif à la souffrance de l'autre. C'est la source de notre capacité compassionnelle. Si la fuite les protège, qui te protège, toi de toi même ?

Stéphanie,
ton com me touche beaucoup.
Infiniment, même.

Bonjour Ameline.

Ce qui est paradoxale dans les pleurs c'est cette contradiction entre joie et tristesse. Voir une personne pleurer devrait attirer la compassion, l'attendrissement, voir nous tirer également vers la peine mais là finalement ces larmes ton marqués de part le bonheur qu'elle représentent...

Joie et tristesse sont des émotions très proche semble t il...

A bientôt

Cédric

Coucou Cédric,

C'est vrai. D'ordinaire on identifie la joie par le sourire et la tristesse par des pleurs, mais on peut sourire tristement et pleurer de joie.
Dans cette improbable rencontre, sans nous connaître, nous nous sommes aimées. Elle, comme moi, avons réparé quelque chose chez l'autre. Nous avons partagé une émotion forte: l'espoir.
Elle a repris espoir en la vie. Et j'ai repris espoir aussi.
Ce n'était pas une immersion très facile pour moi... C'est un peuple qui a tellement souffert. Et je me sentais si impuissante... Un sentiment que j'ai beaucoup de mal à supporter, qui parfois me fait glisser vers le désespoir...
Suivre son intuition est fondamental selon moi. Encore faut il savoir l'écouter en soi...

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