mercredi 1 avril 2015

COUP DE FOUDRE LITTERAIRE


Je me souviens encore de notre première rencontre...
Solitaire, j'aimais m'attarder dans cette librairie du boulevard Saint Germain.
Avant de rejoindre la rue des Saint Pères et mes études de médecine.
L'écume des pages
Comme aimantée par tous ces livres, je passais et repassais dans les allées, laissant courir mes doigts au grès du hasard.
Juste pour le plaisir de caresser quelques titres au passage, car à dix sept ans, je n'avais pas d'argent.
Parfois, quand il me restait quelques pièces, je m'achetais une carte postale, une peinture, une photographie que j'aimais glisser ensuite dans mes vieux romans.
C'est une petite manie que j'ai conservée ...
Et un jour, je suis tombée sur vous.
Votre couverture, tout d'abord, un dos de femme avec de longs cheveux en cascade
Et ce titre: "La femme à venir".
Votre nom enfin. Christian Bobin.
Albe,vous l'avez appelée.
Comment résister?
J'ai renoncé ce jour-là à comprendre. Je suis sortie de la librairie avec votre livre dans mon sac. Un inconnu venait de me l'offrir. La femme à venir....
Exactement ce que j'étais... Une jeune fille rêveuse, propulsée dans un univers scientifique qui ne lui convenait pas. Une jeune fille en fuite.
Avec vous dans mon sac, j'ai parcouru Paris
Avec vous j'ai quitté les livres raisonnables.
Il y eut Albe, puis Isabelle Bruges, puis la plongée ...
Dès la première page de votre roman, j'ai senti votre main prendre la mienne, et doucement me guider en dehors... Vous avez poussé la porte rouillée d'un vieux jardin secret et une pluie de lumière a inondé mon visage.
Comment avez-vous fait, magicien, pour m'accueillir dans votre roman et lentement m'initier à votre prose?
Je vous ai lu, comme je n'avais encore jamais lu.
Avec lenteur.
Avec douceur.
La première fois, l'histoire comptait, comme elle avait toujours compté pour moi.
Peu à peu, vous m'y avez fait renoncer.
Peu importait ce que vous racontiez, l'histoire d'une fleur, d'un poète, d'une promenade en forêt, je n'entendais plus que votre musicalité et certaines de vos phrases m'éblouissaient.

Cela fait dix sept ans que je vous lis.
Dix sept ans que mon coeur écoute vos mots.
Sans toujours les comprendre
Mais c'est un mystère que j'affectionne autant que les lumières de vos silences.
Je prête peu vos livres, car ils sont aussi les seuls sur lesquels j'aime écrire.
J'ai ce sentiment que dans vos livres, vous laissez une place pour les mots des autres.
Rare générosité pour un écrivain poète.
Avec vous, j'ai souri, j'ai ri, j'ai soupiré, j'ai pleuré, j'ai vibré, j'ai résonné,
Avec vous, je me suis ennuyée, je me suis endormie, j'ai sursauté, j'ai été agacée,
Avec vous j'ai vu et entendu, j'ai senti et goûté. J'ai touché l'ordinaire et la grâce dans une même phrase.
J'ai rêvé et raisonné,
J'ai prié et pardonné
J'ai aimé.

Alors, imaginez mon émotion, quand ma fille de cinq ans est venue me voir avec "l'homme-joie" dans ses mains.
-Maman, je veux que tu m'apprennes à lire ce livre.
- Pourquoi celui-ci? Il n'a pas d'image ma chérie...
- Oui, mais regarde, maman, il est écrit en lié. Là.

Ma fille, cette femme à venir, venait pour la première fois de m'exprimer son envie de lire quelque chose.
Vos mots, cher poète.
Vos mots écrits de votre main.
Vos mots liés.

Christian Bobin,
Vous êtes un magicien...

Illustration: Edouard Boubat, couverture de mon premier livre "La femme à venir"

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