mardi 23 juin 2015

REFLEXIONS AUTOUR D'UNE BARQUETTE DE FRITES


Je suis assise à cette table, à grignoter les frites froides de ma fille.
C'est la fête de l'école. Jeux, rires, musique, soleil.
Journée superbe.
Les parents papotent. Les enfants courent de stand en stand, avec fébrilité et joie.
Je me suis assise à l'ombre, avec cette barquette que ma fille n'a pas terminée.
Je n'aime pas le gâchis.
Alors, je les finis. Elles sont molles et froides. Elles sont recouvertes de ketchup.
Et je repense à la remarque du cantinier. Il servait les frites dans des barquettes et je cherchais le ketchup.
- Il est ici. Servez vous. C'est le seul jour de l'année où je permets aux enfants d'en manger. Ce sont des cochonneries ces sauces.

J'ai acquiescé et me suis servie. Un peu moins que d'habitude. Puisque ce sont des cochonneries...
Mes filles, que j'ai rejointes, ont protesté. J'ai argumenté:
- Le cantinier m'a dit que c'était exceptionnel, donc réjouissez-vous d'en avoir.
- Mais non, maman, il nous en donne à chaque fois qu'il y a des frites à la cantine!!

Je n'ai pas mis en doute la parole de mes filles.
Alors, pourquoi ce mensonge du cantinier?
Voilà à quoi je pensais en mangeant ces frites.

Nous savons que le ketchup est sucré, et doit être mangé avec parcimonie. Mais c'est bon avec les frites. Alors, nous en consommons.

Je crois que c'est assez représentatif de notre comportement humain.
Au fond, nous possédons les connaissances nécessaires pour bien agir.
Dans de nombreux domaines, nous savons ce qui est bien et ce qui est mauvais.
Tout du moins, ce que nous qualifions comme tel... 
Malgré cela, nous continuons à chercher une vérité qui nous révélerait à nous-même et nous épargnerait tous ces efforts à fournir pour changer.

Pourquoi est ce si difficile de bien agir?
Manger et boire sainement.
Vivre sainement.
Se comporter au mieux:
Se montrer bon, empathique, généreux, agréable, souriant, serviable, aimant, aimable, doux, calme, bienveillant?

On y arrive, bien sûr, mais pas tout le temps.

Et parfois, on a envie d'agir sans réfléchir aux conséquences, on sait que c'est mauvais, mais on le fait. Et on en ressent du plaisir, plus ou moins assumé... On se cherche tout un tas d'excuses pour justifier notre choix...
- Si je te critique, c'est pour ton bien
- Si je te mens, c'est pour t'épargner
- Si je râle, c'est parce que j'ai le droit de m'affirmer....

Le chemin vers l'amélioration est un chemin aride.
D'abord, parce qu'il ne nous épargne pas la souffrance
Ensuite, parce que nous devons sans cesse lutter. Nous portons des siècles de conditionnement en nous...
Enfin, parce que nous n'avons aucune garantie de réussite stable, durable et irréversible.

Je crois qu'il faut être un peu fou pour choisir en toute conscience ce chemin...
Celui de ne faire que le bien.

Et je crois aussi, que nous aurons beau le souhaiter très fort, nous sommes voués à échouer.
Il existe tant de nuances entre faire du mal et ne pas faire de bien....
Il existe tant de variations entre faire le bien et ne pas faire de mal....

Oui, il faut être fou.
Trouver le geste, la parole juste.
Mais quelle est-elle?
Celle qui fera du bien?
Celle qui ne fera pas de mal?
A qui?
Est ce que ce qui fait du mal, ne peut amener du bien?
Est ce que ce qui fait du bien, le fait vraiment?

Avons nous suffisamment de recul pour juger de la portée réelle de nos actes? De nos mots?

J'ai senti les mots se mêler et s'entremêler.
Imbibés de cette lumière à portée de moi.
Dans cette barquette de frites.

Je me souviens... Toutes ces heures passées, ces nombreuses heures, dans le silence des mots... Les mots choisis. Les mots de papier. Toute mon existence s'en inspire.
Je me souviens... Oui... De cette danse des mots dans ma tête et de cet oubli si paisible.

Mais, là. Précisément là.
Tandis que je contemple ces frites frêles , éclaboussées d'écarlate...
J'en saisis l'illusion.

Manger des frites froides avec du ketchup. Se forcer à les manger....
Est ce bien?
Bien pour qui? Pour moi? Pour les frites?
J'ai contemplé cette pauvre barquette de frites posée sur la table à l'ombre d'un soleil d'été. Et c'est à cet instant précis que j'ai changé mon regard.

Si je les saisis délicatement, si je les porte à mes lèvres avec attention. Si par ma gestuelle, je les embellis. Si je ne les regarde plus comme des aliments mauvais, mais des aliments qui vont me nourrir. Si je songe aux personnes qui ont cuisiné ces frites, et fabriqué ce ketchup. Si je les mange avec reconnaissance et que j'en apprécie la saveur ( bon, les frites froides, il faut chercher vraiment, mais on trouve:), si je me dis que je leur épargne de se retrouver à pourrir dans une poubelle, si je choisis d'en tirer du bon, alors, oui... Je vais en trouver.

Si je fais cet effort.

Et c'est au moment où je mastiquais ma frite, où je prenais conscience de son aspect farineux, de son goût de pomme de terre que j'ai été prise d'un souvenir.
Ce que me répétait mon grand père en lavant ses pommes de terre:
- Sans elles, pendant la guerre, je serais mort de faim...
Sans elles, mon père n'aurait pas existé, et je n'existerais pas.
Flash soudain. Mon grand père s'invitait à ma table. Une émotion forte à la fois de joie profonde, et de tristesse m'a saisie à la gorge.
Puis, j'ai retrouvé les moules frites de mes premières années de vie. Gravelines.
Ses grandes plages sombres balayées par les vents du Nord.
Je me suis mise à trembler.
N'est ce pas incroyable, cette capacité de notre cerveau à faire lien !...

Je suis assise à cette table, à grignoter les frites froides de ma fille.
C'est la fête de l'école. Jeux, rires, musique, soleil.
Journée superbe.
Je lève la tête au ciel.
Je me fais l'effet d'un orpailleur, qui avec sa bâtée, découvre un ciel étoilé..

Illustration: Campagne Mac Cain. Assez drôle.

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